Quand il suffit d'accuser pour condamner
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La justice n'est jamais aussi pervertie ou niée que lorsque l'accusé doit prouver son innocence, sans que l'accusateur ait à prouver la culpabilité de l'inculpé.
C'était une pratique courante en Espagne durant la guerre civile et même après, dans le camp franquiste qui avait triomphé. Il suffisait qu'un voisin, un rival, un concurrent, un ennemi, une personne poussée par l'agressivité ou la rancoeur, accuse un individu de tel ou tel crime ou de souscrire à telle ou telle idéologie, ou tout simplement de ne pas aller à la messe, pour que ce même individu fasse l'objet d'un simulacre de procès au cours duquel il devait prouver qu'il n'avait pas commis le délit.
Les dictatures le savent fort bien : il est pratiquement impossible de démontrer qu'une personne n'a pas commis tel ou tel acte.
Si vous m'accusez d'avoir poignardé une vieille dame dans un parc et que vous considérez, dès le départ, cette accusation fondée, comment pourrai-je démontrer que je ne l'ai pas fait ?
Lorsqu’on n'exige pas de preuves d'un délit, lorsqu’on fait crédit à la simple affirmation d'une partie sans autre forme de procès, il n'y a, dès lors, plus de justice et personne n'est à l'abri.
Il existe aujourd'hui un type d'accusations qui commence à rencontrer un crédit de ce genre : la pédophilie et le viol de mineurs. Ils sont devenus les pires crimes dont on puisse accuser quelqu'un.
C'est précisément la raison pour laquelle on répugne à ce qu'ils restent impunis, que les juges, les psychologues et la société en général ont tendance à toujours croire la victime présumée.
Celui qui est accusé d'une telle infamie se trouve dans l'obligation, non pas de se défendre, mais de prouver son innocence, ce qui, on l'a vu, est impossible.
Les juges devraient donc procéder avec la plus grande exigence et les plus grands scrupules quand ils ont à traiter de tels dossiers. Il est permis de penser qu'un juge a plus de discernement que le commun des mortels, qu'il est moins enclin à subir la pression des médias ou à se laisser influencer par les fluctuations de l'opinion, par les hystéries collectives ou par ce que demande l'air du temps.
Un juge ou un juré devraient se prémunir contre les croyances et les préjugés de leur époque.
Et, puisqu'il y a une tendance presque congénitale à croire celui qui accuse de ce type de délits, ils devraient examiner plus que jamais à la loupe les éléments du dossier, sachant parfaitement que, par principe, la société veut que celui qui est accusé de pédophilie soit condamné, ne serait-ce que pour cela.
Nous en avons eu la démonstration en Espagne il n'y a pas longtemps, avec la célèbre affaire Arny.
Deux ans après que la presse eut crucifié les prétendus clients d'un bar de Séville dans lequel des jeunes se prostituaient, la plupart des accusateurs ont reconnu qu'ils avaient menti.
Il n'empêche : la carrière de plusieurs inculpés était déjà brisée.
Je viens d'apprendre qu'en France on a condamné à dix ans de prison un homme que le fils de sa compagne a accusé d'abus et de viol qui aurait été commis alors qu'il avait onze ans. Il avait plus de dix-huit ans quand il a porté plainte, et doit avoir maintenant quelques années de plus. Il n'y a pas eu apparemment la moindre preuve, uniquement une parole contre l'autre, ou plutôt une mémoire contre l'autre.
Le jeune homme s'est contredit à diverses reprises et sur trop de points ; l'homme, non.
Ce jeune homme, aux souvenirs duquel on a accordé un crédit absolu, a pourtant été incapable, au cours de l'instruction, de se rappeler le nom de son lycée et l'adresse de sa famille.
La version de l'ancien enfant correspond extraordinairement au cadre théorique, exposé dans un livre, de l'un des psychologues qui l'ont suivi et ont témoigné en sa faveur.
Les expertises psychiatriques disent que l'accusé n'est pas pédophile (il ne l'aurait été que dans cette circonstance).
La mère de l'enfant n'avait jamais rien remarqué, ni n'avait cru son fils, même après la séparation des adultes.
Chose inouïe et grave, il n'est pas possible en France de faire appel d'un tel jugement.
Cet homme purgera dix ans de prison pour quelque chose qu'il a toujours nié et dont personne n'a prouvé qu'il l’ait fait. Son seul espoir est d'obtenir un nouveau procès.
Aux États-unis, d'où viennent de tels excès, il y a des parents qui n'osent plus embrasser ou caresser leurs enfants, de crainte d'être, un jour, accusés de harcèlement ou d'abus sexuels.
Qui se souvient, sans se leurrer de soi-même, sait fort bien que les adolescents, et encore plus les enfants, peuvent être les créatures les plus cruelles et les moins scrupuleuses qui soient, surtout parce qu'ils sont peu conscients de la portée de leurs actes.
Beaucoup ont démenti les fausses accusations qu'ils avaient fait peser sur leurs parents, leur famille ou leurs professeurs, après avoir assisté à leur suicide.
Javier Marias. Écrivain Espagnol
Traduit de l'espagnol par André Gabastou.