La peur d'un flic
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GUERRE
Ils sont en première ligne dans une guerre non déclarée. Une guerre que l'on appelle, les bons jours, la lutte contre la « délinquance », et les mauvais jours, celle contre la criminalité. Ils livrent les batailles de nos peurs. Parfois, ils se rassemblent au garde-à-vous, dans leurs tenues de grand apparat, les visages crispés, les yeux rougis, la colère à fleur de traits. Un ministre les passe en revue, généralement suivi d'un préfet. Il est en costume sombre, l'air grave. Il se penche avec compassion vers les proches du ou des défunts.
On n'entend pas ce qu'il leur dit. Ni, ce que murmurent les veuves. Au micro, le représentant de l'autorité va, lisant un texte, assurer que « tout sera fait pour que » et que « Sachez-le, nous ne laisserons pas impunis ceux qui ». Il épingle une médaille sur des coussins rouges.
Ainsi l’état, de proche en proche, au hasard des faits divers sanglants, rend-il hommage à certains de ses fils morts à la guerre en temps de paix. Ils acquièrent une notoriété fugitive. On cite leurs noms, leurs grades, leur âge: vingt-sept ans, trente-quatre ans... Le nombre de leurs enfants, dont certains, à naître, ne les connaîtront pas autrement que par la mémoire des grandes personnes et des photos traînant sur des buffets de logements modestes.
Que voulez-vous dire ou faire de plus pour les flics morts « en service » ? Que voulez-vous faire contre le mal qui les a emportés, cette violence dont leur métier consiste à nous protéger ?
Ah, bien sûr, parfois les flics exagèrent. Ils perdent leur sang-froid, ils se prennent pour des shérifs. Ils commettent, dans le feu de l'action, tempérament aidant, ce que l'on dénoncera comme « bavures ». Elles connaissent un grand retentissement. On décortique les faits. On interroge les témoins qui, dans la nuit, n'ont pas vu grand-chose, ou seulement une partie du film. Au pire des cas, quand la faute est évidente, il y a suspension administrative, judiciaire même. La police est chargée d'enquêter sur les collègues, présumés innocents par les lois, présumés coupables par les populations environnantes. Il y a des répliques, des ripostes, un quartier s'échauffe, des autos brûlent, des pierres volent, les « jeunes » s'énervent. Et puis l'on oublie les « bavures », réelles ou supposées. Et puis l'on oublie les violences. Comme, on oublie les policiers morts dont les obsèques auront fait la « une » des journaux télévisés, pour deux ou trois minutes.
PEURS
Et vous voudriez qu'ils ne s'encolèrent jamais qu’ils restent de marbre, surhumains face à une adversité dont le caractère répétitif ne saurait les consoler ? Ce n'est pas assez de le dire, pour se rassurer, qu'il y a toujours eu des violences, des policiers ou des gendarmes blessés ou tués, de la peur sur les villes.
Aujourd'hui, on pourrait clamer, sans risque de se tromper : « La police a peur ». On pourrait dire que, ce n'est pas son rôle, à la police, d'avoir peur. Que, la frousse, c'est notre affaire à nous. Mais, que voulez-vous les choses sont ainsi. Pour être flic, simple flic, on n'en est pas moins homme.
Avec son histoire, sa formation, sa psychologie, ses attachements ses moments de basses eaux, ses moments de joie, ses désillusions, ses rencontres agréables, ses tournées pas joyeuses, ses aubes radieuses et ses nuits inquiétantes, son regard vers la pendule à l'approche de la « fin du service ».
Dans la peau d'un policier, il y a un homme. Dans la tête d'un policier, il y a des rêves, des tracas, les humeurs du moment, des soucis d'argent. Dans la vie d'un policier, il y a les heures d'attente et d'ennui, des « coups de bourre » et, surtout constamment, cette vision très particulière de la vie en société qui vous place au premier rang au spectacle des avanies, des défauts, des fractures.
C'est à la loupe qu'ils voient « dysfonctionner » les rues et les cités.
Dès que cela se passe mal quelque part, ils arrivent. Tout le monde est stressé : les victimes, bien sûr, mais aussi les témoins, les suspects, les proches des uns et des autres. Jusqu'aux badauds qui parlent en tremblant ou donnent des conseils.
On n'appelle jamais la police pour dire : « Venez vite, il se passe quelque chose de formidable, c'est merveilleux, vous ne pouvez pas rater cela ! ». Dans ces cas-là, ils sont priés de rester au commissariat ou dans leurs véhicules.
FLEURS
C'est seulement quand ils meurent pour de justes causes qu'ils croulent sous les fleurs.
Fleurs de rhétorique officielles (ou journalistiques) et fleurs de cimetière, en couronnes, en gerbes, en bouquets plus modestes déposés par des enfants.
Quand nous irons, dans les mille et un cimetières du monde, honorer nos morts, nos parents, nos aïeux, tous les regrettés à perpétuité, aurons-nous une pensée pour ceux qui y reposent, parce qu'ils avaient été nos délégués à la protection de notre tranquillité ?
Il se trouvera toujours des politiciens avisés pour tenter de tirer un profit de la peur policière.
Il se trouvera toujours à l'approche, des périodes électorales, des fourbisseurs de polémiques pour se placer dans le sillage d'une corporation constamment endeuillée.
Qu'on la juge de bonne guerre politicienne, ou de goût fort indécent, cette utilisation récurrente et récupératrice du mal-être des flics ne doit pas masquer la réalité toute simple.
De cette peur au ventre, de cette disponibilité à risques, de ces hantises qu'ils ramènent forcément, le soir, à la maison. Et de, ne pas négliger cette évidence aussi : Si nous ne sommes pas flics, nous, c'est que d'autres le sont. Pour nous. Avec tous leurs défauts et toute leur nécessité.
X, flic anonyme